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Amiral Jean PICART - lettre a ma fille traumatisee cranienne


LETTRE A MA FILLE TRAUMATISEE CRANIENNE

 

« L'ETRANGER, DONT LA VOILE A SI LONGTEMPS LONGE NOS COTES (ET L'ON ENTEND PARFOIS DE NUIT LE CRI DE TES POULIES).

NOUS DIRAS-TU QUEL EST TON MAL, ET QUI TE PORTE UN SOIR DE GRANDE TIEDEUR, A PRENDRE PIED PARMI NOUS SUR LA LETTRE COUTUMIERE,»

(Saint-John Perse; “Amers -1*)

 

Le 8 décembre 2005

VINGT CINQ ANS! Si loin et à la fois si proche ce sinistre soir d'hiver, fracture de ta vie, de notre vie ! ... Si loin et si proche le souvenir du moment intemporel où un agent de police nous annonce que tu es à l'hôpital entre la vie et la mort! Si loin et si proche, si rapide et si présent encore l'enchaînement des séquences du film : anéantissement, envie irrépressible de tuer le coupable, arrivée au service des Urgences, diagnostic assommoir, et puis l'image irréelle de ton visage beau et serein et si “ ailleurs ”. Il semblait écrit que tu allais mourir à 20 ans ! et puis malgré tout, te lancinant refrain de BARBARA qui me rongeait: “Dis, quand reviendra - tu.? ”. Mais ton acharnement à vouloir survivre a été le plus fort.

VINGT CINQ ANS ! Je sais maintenant que ce scénario est celui que vivent, chaque année, des milliers de familles. Je sais aussi, que comme nous, elles ne savent pas, alors, que commence le combat d'une vie, de la tienne, de la mienne, de celle de ta mère, de ton frère, de ta sœur. Le film est commun à nos compagnons en souffrance, mais à chacun son vécu incommunicable. La plaie secrète que l'on croit cicatrisée parfois s'ouvre encore, car ta souffrance qui ressurgit régulièrement est la mienne.

 

REVIENNENT ALORS LES MOMENTS DE DOULEUR PASSES: la désespérance de certains jours au Centre de Rééducation, l'insoutenable attente de ton retour lorsque tu fuguais, la fuite des amis, la terrible solitude, la peur d'un avenir qui t'a conduite à l'extrême de ne plus en vouloir, les jours sans fin à l'hôpital psychiatrique, l'interrogation douloureuse, récurrente, mais tu savais la réponse, d'un devenir ardemment souhaité ! “ Pourrais-je me marier, avoir des enfants ?

INSTANTS DE BONHEURS AUSSI, car il y en a eu, pendant cette longue errance : retour à la vie avec nous quand tu as commencé à sourire après six mois de « tunnel ». Premiers pas quelques semaines plus tard. Sortie de l'hôpital « psy » l'hôpital « spécialisé » dit-on pour être politiquement correct !). Entrée dans un appartement à toi. Longues heures de conversation où nous cherchions ensemble une réponse à la lancinante question « pourquoi moi ? » Pas de réponse ; c'est le hasard qui choisit. Pour moi : l'Absurde de Camus, l'«action» de Malraux suffisent. Plus besoin de la transcendance. Continuer à vivre avec le « Dieu est mort » nietzcheien, prendre contrepied le pari de PASCAL

ET PUIS : L'EQUILIBRE, O FRAGILE ! TROUVE DANS TA VIE AU FOYER, HUIT ANS DEJA ! Bilan : « J'ai mon chez moi avec les autres » et surtout une réponse … à tes interrogations existentielles « sur le sens de fracture de ta vie : « avoir contribué, par procuration, à faire que d'autres victimes d'un Traumatisme Crânien trouvent, aujourd'hui, plus de réponse qu'hier aux besoins si singuliers que sont les leurs ». TU AS ENFIN TROUVE UN AMER §

ET PUIS, MA FILLE, TU M'AS APPRIS que tant que je n'aurais brûlé l'image que j'avais en moi de ton devenir à 20 ans, je ne permettais pas à « l'autre » que tu devenue, d'arriver au port.

VOILA QUI DONNE DU SENS A MON CHEMIN AVEC TOI. Nous avons appris tous les deux que notre vie n'a de signification que par ce qu'on en donne aux autres, par le dépassement de soi-même, par la petite trace qui restera de notre passage quand sera venue l'heure. L'angoisse de te laisser est parfois là, c'est nouveau. Passent les jours, sonnent les heures : conscience aigue que le temps est maintenant compté, ne pas laisser l'inéluctable gagner, faire en sorte que tu puisses poursuivre le chemin sans moi. Garder confiance dans l'avenir.

JE M'INTERROGE EN TERMINANT CE TEMOIGNAGE : la partie secrète que je dévoile ne sera-t-elle pas interprétée comme une forme d'exhibitionnisme. Ensemble, nous avons décidé que cela importait peu car, peut-être, d'autres se retrouveront dans notre histoire. Et peut-être que ce serait ainsi servir encore les autres

JE CROIS QUE « LES CHOSES ETANT CE QU'ELLES SONT », LE BILAN DE NOTRE DOULOUREUSE INTROSPECTION EST POSITIF. GRANDEUR ET SOLITUDE DE LA CONDITION HUMAINE !

 

Amiral Jean PICART

  • L'amer est un repère terrestre, ou un signe en mer (rocher, phare…) qui sert au marin pour connaître sa position lorsqu'il navigue.
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