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NADIA SAHMI (architecte handicap) DECLIC N°177, mai-juin 2017


Parmi ceux qui imaginent les bâtiments et les villes de demain, Nadia Sahmi fait figure d'exception. Architecte et engagée pour l'accessibilité, elle rêve et prescrit des lieux que toutes les personnes pourront parcourir sans gêne, vraiment toutes !

Nadia Sahmi - Archi- rêveuse

(DECLIC N°177, mai-juin 2017 - Propos recueillis par David Monchanin)

Parmi ceux qui imaginent les bâtiments et les villes de demain, Nadia Sahmi fait figure d'exception. Architecte et engagée pour l'accessibilité, elle rêve et prescrit des lieux que toutes les personnes pourront parcourir sans gêne, vraiment toutes !

Déclic : Si l'on imagine la ville dans 30 ans, ce serait...?

Nadia Sahmi : Quelque chose de très vo­luptueux et léger, invitant à lever, relever la tête. Une architecture ouverte et accueil­lante. Rentrer dans un bâtiment comme lorsqu'on se pose sur un nuage, et ressentir immédiatement du bien-être et de la dou­ceur. Beaucoup plus terre à terre, j'imagine des lieux de vie totalement en phase avec les éléments naturels et avec chacun d'entre nous, y compris les personnes vulnérables.

Une architecture qui corresponde donc à chaque personne...?

Oui, c'est possible si l'on pense global et non uniquement « accès ». Par exemple, si à l'en­trée d'un établissement public on enlève trois marches pour les remplacer par une pente... c'est bien mais très insuffisant. Le mobilier doit aussi être utilisable en position assise/debout et avec une personne formée qui saura s'adresser avec bienveillance aux différents publics. Il faut aussi penser au re­tour chez soi. S'il ne se passe pas bien, la per­sonne ne reviendra pas même si tout le reste s'est bien déroulé.

Penser à tout, c'est ce qui se cache derrière votre « approche systémique »?

Tout à fait ! Pour faire simple, j'ai pensé une approche qui repose sur quatre piliers : orga­nisationnel, humain, technologique et bâti. Et si l'on enlève un de ces piliers, tout s'écroule. Par exemple, aujourd'hui, 99% de ce qui est conçu de façon réglementaire dans le bâti reste trop souvent inutilisable. L'accessibilité part d'un détail : marche, douche dans un logement... Mon rôle est d'élargir le champ bien au-delà.

Le musée et le lycée ou le logement, on les rêve de la même façon ?

Oui ! Je me mets à la place de la personne qui vit ou vient. Prenons l'exemple d'un loge­ment qu'il faut adapter après un accident de la vie. Je commence par demander à la per­sonne ce qu'elle aime faire : lire, jardiner, cuisiner,... Le logement ne s'adapte ainsi pas uniquement à son corps, mais bien à son projet de vie, à ce qui donne du sens à sa vie. Je pense vraiment que l'architecture du futur, c'est autoriser chaque personne à se sentir bien. Il faut avant tout de la bienveillance. Et...en attendant que la bienveil­lance se développe encore plus, nous pou­vons nous appuyer sur « les modes » d'aujourd'hui comme la nature, les pota­gers, le partage. Il faut foncer dans ce sens car mon rôle d'architecte c'est d'être prête quand la société l'est.

La nature jouera donc un rôle clé...

Certainement, oui. Je rêve d'une société qui irait au-delà du bitume, grâce au verre, au bois, aux couleurs... L'humain y trouverait mieux sa place. La technologie aussi sera importante, mais plutôt en guise d'appui. Il serait faux de dire qu'elle réglera tout. Le contact humain est indispensable, tout comme la curiosité à développer chez les plus jeunes ou à maintenir chez les per­sonnes âgées.

Concrètement, comment l'architec­ture rendra-t-elle le quotidien meilleur ?

Prenons une personne qui sort de son loge­ment. Elle emprunte l'ascenseur ou l'esca­lier. Elle doit pouvoir le faire sereinement : par exemple avec des bandes d'éveil à la vigi­lance au sol, qui seraient imaginées pour li­miter tous les risques de chute. Ces espaces pourraient aussi être plus conviviaux : avec des mots, des images. Puis, elle arrive dans le hall de l'immeuble. Un hall de partage plutôt que de passage. Avec simplement une lu­mière agréable, la possibilité de s'asseoir, une petite table avec des magazines, des plantes, un mur pour laisser de petits messages. De­hors, potagers partagés ou street art sur la porte de l'immeuble font sortir les gens et créent du lien intra et intergénérationnel. C'est très important pour lutter contre la solitude, qui existe aussi fréquemment chez les jeunes. Et puis une porte d'immeuble re­peinte par les habitants, c'est aussi aider les visiteurs à se repérer quand les façades de la rue sont uniformes. Au final, tous ces lieux formeraient de petites bulles de partage dans la ville... Des bulles non étanches, pour pas­ser facilement de l'une à l'autre.

Et l'espace public, celui de tous les jours ?

Pour une personne vulnérable, la majorité des déplacements se font à 300 mètres du domicile. 300 mètres (au moins) où l'imagi­nation est sans limite. Je pense aux coqueli­cots urbains qui déploient leurs pétales à Jérusalem. En forme de lampadaires, ils se gonflent lorsqu'un passant approche. Un moyen pour éveiller la curiosité et proposer une halte ombragée. Sur un trajet, il faut réduire les obstacles mais aussi limiter la peur de se perdre, offrir de quoi se désaltérer et améliorer les transitions. Les change­ments trop brusques au niveau des am­biances (lumières, sons, couleurs, tempéra­tures) déstabilisent certaines personnes.

Il faut aussi pouvoir aller au travail...

Oui, et cela passe par une mobilité réelle­ment douce. Douce dans les transports en commun car les véhicules seront adaptés à tous les handicaps et les conducteurs for­més. Douce avec le covoiturage et l'auto-par­tage, douce avec les vélos adaptés... pour­quoi ces innovations ne seraient-elles pas aussi pour les personnes vulnérables?

Le partage, ce serait un peu le coeur de la solution ?

Totalement! Mais les services aussi. Je pense aux concierges volants qui s'occupent de plusieurs immeubles. Ou aux personnes âgées qui s'alimentent parfois mal. Pourquoi ne pas imaginer des tickets pour aller au restaurant universitaire ou à la crèche locale ? En fait, la vraie révolution serait de se dire que tout est déjà là, existant... qu'il suffit de créer les liens et de mutualiser les bonnes idées, les talents pour instaurer des échanges réciproques.

Partage et... imagination alors?

Plus que jamais oui... Le pire ennemi dans l'architecture, dans la ville, c'est l'unifor­mité. On le voit bien sur les questions d'ac­cessibilité: une solution pour tous n'est pas une réponse pertinente pour chacun. La part de rêve existe déjà souvent sur des grands projets urbains, sur des bâtiments emblématiques... Le défi c'est maintenant de le penser dans les espaces quotidiens, à l'échelle de l'humain.

Votre parcours est rempli de défis... qu'est-ce qui vous a amenée à cet engagement ?

Pendant mes études, je trouvais que les pro­grammes d'architecture étaient très fonc­tionnels, qu'ils manquaient d'humain. Cela m'a trotté dans la tête, et je me suis rapidement intéressée aux personnes les plus fragiles dans l'acte de construire. J'ai été sollicitée pour participer à l'élaboration de la loi de 2005 sur le handicap et l'acces­sibilité et nous avons introduit la notion de chaîne de déplacement.

Dix ans après, vous n'hésitez pas à la remettre en question...

Oui ! Cette loi était une marche essentielle. Mais, avec du recul, elle a aussi créé un sen­timent d'injustice pour ceux qui ont été moins pris en compte. Par exemple, ceux qui ont un handicap mental ou qui ne savent pas exprimer leurs besoins, ceux qui souffrent d'un handicap social. Je pense aussi que nous avons trop mis en avant l'autonomie. C'est important mais l'on vit avec les autres, avec leurs regards et leurs mains tendues...

Propos recueillis par David Monchanin

DECLIC N°177, mai-juin 2017

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