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Gaëlle Desportes - Sexualité et handicap : La position de la France (Revue Etre Handicap Information N°124, mars/avril 2013)


Aujourd'hui, notre pays n'est pas complètement rétrograde, mais il ne peut être pour autant qualifié de progressiste. À sa décharge, la France partait de loin : en 2006, selon un sondage Ifop pour l'APF, 61 % des Français pensaient que les personnes handicapées n'avaient pas de vie sexuelle ! Cet a priori tenace a sans doute contribué à des manques cruels en termes d'éducation, de formation et de sensibilisation. Cette absence de prise en compte a mené nombre de personnes handicapées à des situations de frustration, d'agressivité, de dépression...

SEXUALITE ET HANDICAP : LA POSITION DE LA FRANCE

Article de Gaëlle Desportes

Paru dans la revue Etre Handicap Information N°124, mars/avril 2013

Après avoir proposé un tour européen de la sexualité des personnes handicapées dans son guide Europe & Handicap, Être Handicap Information s'est intéressé à la situation française.

Aujourd'hui, notre pays n'est pas complètement rétrograde, mais il ne peut être pour autant qualifié de progressiste. À sa décharge, la France partait de loin : en 2006, selon un sondage Ifop pour l'APF, 61 % des Français pensaient que les personnes handicapées n'avaient pas de vie sexuelle ! Cet a priori tenace a sans doute contribué à des manques cruels en termes d'éducation, de formation et de sensibilisation. Cette absence de prise en compte a mené nombre de personnes handicapées à des situations de frustration, d'agressivité, de dépression...

Du côté des parents et des personnels soignants, la situation n'est pas meilleure : le sentiment d'être dépassés domine, et le recours à la répression a été longtemps privilégié (interdiction des contacts intimes entre résidents d'institution, castration chimique, stérilisation forcée...). Ceux qui, aujourd'hui, entendent les besoins des personnes handicapées et décident d'y répondre (en organisant simplement, par exemple, des groupes de parole pour résidents et personnels), se heurtent encore souvent au soupçon de perversion et à des réticences d'ordre moral. Cette méfiance s'explique aussi, en partie, par un souci de protection : les cas d'agression sexuelle envers des personnes handicapées ne sont pas inexistants et il est difficile de discerner, dans des situations de handicap mental notamment, ce qui relève, en matière de sexualité, du consentement réel et conscient... Quant aux responsables qui recourent, pour les personnes handicapées dont ils ont la charge, aux services de la prostitution, ils prennent le risque d'être inculpés de proxénétisme.

Une plateforme téléphonique en 2013

En ce qui concerne la sensibilisation des professionnels et l'éducation sexuelle des personnes handicapées, quelques associations (telles que Handicap International, l'APF, l'AFM, Handivol) et surtout deux centres (le nouveau Cehres, du sexologue François Crochon, à Villeurbanne, qui se consacre entièrement à la question, et le Crips, à Paris) donnent aux professionnels l'accès à des ressources (films, livres, planches anatomiques, ouvrages en braille, vidéos en LSF, plateforme téléphonique en 2013 pour le Cerhes) et leur proposent des formations, par exemple pour animer un groupe d'expression en institution. Ces groupes de parole sont en effet indispensables pour répondre aux problématiques ren­contrées dans les institutions — des questions pas toujours faciles à aborder, par exemple lorsqu'il s'agit d'ébats dans les toilettes collectives ou de caresses insistantes à la vue de tous...

Benoît Félix, infirmier en santé publique, chargé de mission auprès des publics spécifiques au Crips, anime des conférences et des groupes de parole sur la sexualité, la prévention des maladies sexuellement transmissibles (MST) et les risques sexuels. Son expérience le marque profondément et il milite aujourd'hui pour la reconnaissance d'un statut officiel des assistants sexuels, à l'instar de certains pays européens. « Aidant sexuel, en fait, cela a toujours existé. Des médecins, des kinés, des éducateurs, des mamans, moi-même... ont pu assumer ce rôle de manière pragmatique, comme un réseau informel pour "dépanner" une personne, bénévolement et sans statut, sensibles à sa détresse et à celle de sa famille. Car la misère est très grande, en institution en particulier, où il y a des règlements illégaux, pas d'accès à l'intimité, aux lubrifiants, aux préservatifs. explique-t-il. Aujourd'hui, je suis content de voir que de grandes associations bougent, que les personnes handicapées elles-mêmes revendiquent. LAPF organise des ateliers With [groupes de parole mixtes ou non], des soirées speed dating, des séances de maquillage... Internet est également, à ce niveau, une révolution : les personnes handicapées très dépendantes ont enfin accès aux rencontres, aux fantasmes... » poursuit-il.

Un statut d'aidants sexuels ?

Avec des films qui mettent les pieds dans le plat, comme Nationale 7, Hasta la Vista ou Intouchables, la société ouvre les yeux sur les besoins affectifs et sexuels des personnes handicapées. Un statut d'aidant sexuel permettrait le renfort de gens de qualité, formés, suivis, et ayant une sorte de "droit de retrait". »

La formation initiale des soignants, en revanche, demeure inexistante en ce qui concerne les besoins sexuels des personnes handicapées, ou alors elle les aborde uniquement en termes de risques (violences, contraception). Une «vision dangereuse » de la sexualité que regrette le sexologue François Crochon.

Le débat a émergé en France ces dix dernières années sous l'impulsion de militants comme Marcel Nuss (photo ci-contre) et de médecins comme Bernadette Soulier, Denis Vaginay ou Roger Salbreux. Le colloque sur l'intimité et la sexualité face à la dépendance physique, qui eut lieu en 2007 au Parlement européen, à Strasbourg, à l'initiative de la CHA, de l'APF, de l'AFM et de Handicap International, fut un véritable accélérateur. Les actes de ces journées ont été réunis dans un livre émaillé de témoignages poignants, Handicaps et sexualités, sous la direction de Marcel Nuss, président du CHA, et le Collectif handicap et sexualité (CHS) a été crée. Parmi ses principales revendications figure une dérogation à la législation actuelle pour permettre le recours aux assistants sexuels. En effet, le Code pénal français y fait obstacle, réprimant les abus sexuels sur personne vulnérable, la prostitution et le proxénétisme.

Le combat politique de Marcel Nuss

En 2010, un autre colloque, organisé à Paris sur la sexualité des personnes handicapées en institution, a également contribué à éveiller les consciences. Dans le domaine du lobbying politique, on notera la création de l'association Ch(s)ose, en janvier 2011. Ch(s)ose soutient que « pour une personne handicapée qui ne peut, sans aide, accéder à son propre corps et/ou à celui d'autrui, la jouissance des droits et libertés sexuelles attachés à sa vie privée et familiale n'est pas, à ce jour, garantie par l'État. En ce sens, ne pas organiser de réponses adéquates pour les personnes handicapées pourrait exposer l'État français à une condamnation par la Cour euro­péenne des droits de l'homme pour discrimination ». Une situation qui n'a pas empêché Roselyne Bachelot, alors ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale, d'opposer un refus formel au recours à l'assistance sexuelle le 6 janvier 2011. Marcel Nuss, l'un des plus engagés sur ce débat, en est désolé. Lui-même polyhandicapé et dépendant, il estime que l'assistance sexuelle entre dans le champ de la compen­sation face à des incapacités, tel que cela est envisagé par la loi de 2005. Pour lui, elle ne relèverait pas d'un « droit à la sexualité », juridiquement inexistant, mais plutôt d'un droit à la liberté de choisir, à l'accès au plaisir, au respect de l'intimité... « Certaines personnes handicapées n'ont pas les moyens physiques de se masturber car elles sont coupées de leur corps. Or une abstinence contrainte peut rendre fou ! C'est une immense souffrance, assure-t-il, à la fois physiologique, à cause du refou­lement, mais aussi psychologique. »

Article de Gaëlle Desportes
Paru dans la revue ETRE Handicap Information N°124, mars/avril 2013 

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