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RENUKA - ETAT DAMES, textes recueillis et assemblés par Sylvie Combe (pages 100 à 106) Editions GEHESS


Tout a commencé le 29 décembre 1986, j'avais dix-neuf ans et vivais avec mes parents sur l'Île Maurice. Un ami de mes grands- parents est venu chez nous avec un touriste réunionnais. Je ne lui ai pas parlé, car je ne lui connaissais pas, mais en partant il m'a demandé si je voulais correspondre avec lui. Je lui ai dit oui et j'ai eu une lettre amicale en janvier 1987 puis une autre où il m'annonçait qu'il rentrait à l'Île Maurice. En mars 1987,

 l'ami de mes grands-parents est venu le chercher à l'aéroport puis ils sont passés chez mes grands parents.

Mon père, dès le premier regard, n'a pas voulu qu'il reste chez nous, ils sont donc partis chez mes grands-parents maternels où ils ont été hébergés.

Le lendemain, je suis allée chez eux et ma grand-mère m'a demandé : « Tu l'aime cet homme ? »

J'ai répondu que ce n'était qu'un correspondant et que j'avais un amoureux sur l'ile Maurice. C'était alors un sujet tabou. Les parents indiens, ce sont eux qui choisissent le mari de leur fille, ce sont toujours des mariages arrangés entre les familles et si on a un amoureux et que la famille n'est pas d'accord, on se fait taper par le père ou le grand frère. Bref j'ai vécu ça. Heureusement que j'étais à l'école, que j'ai passé mon Bac à dix-huit ans et que j'ai travaillé dans un cabinet de notaire.

Mais malgré tout ça, ma grand-mère maternelle est allée préparer mon mariage sans même me demander mon avis ni m'avertir. Elle a commencé à inviter toute la famille. Même mes parents n'étaient pas au courant ! Mon père était musicien et avec lui je faisais souvent des chants indiens, bhajan et kirtan dans le temple.

Je me suis mariée le 12 avril 1987, la cérémonie a duré une journée.

Ensuite, mon mari a fait des démarches pour que je parte à la Réunion avec lui, tout était prêt et j'ai quié ma famille le 24 avril 1987.

Dès mon arrivée, je n'ai pas été la bienvenue car j'étais une étrangère. Je me suis mise à travailler dans le jardin et à m'occuper du bétail. Avec un bébé dans le ventre puis un deuxième, j'ai travaillé comme une esclave avec lui. J'ai cultivé la terre, semé, planté, récolté, vendu les légumes sur le marché, toujours très tôt le matin. Ma fille est née en janvier 1988. Mon fils, lui est né en mai 1990. Après chaque accouchement je me remettais tout de suite à la besogne. Je déposais les enfants chez la voisine ou dans la famille pour pouvoir travailler.

Un jour, j'ai demandé un poste dans une agence de voyage car j'étais bilingue. On m'avait proposé cette place mais ça a rendu mon mari fou.11 a commencé à me traiter de tous les noms. Lui, ses loisirs étaient les combats de coqs, l'alcool, les bagarres dans la rue. Il nous laissait souvent plusieurs jours seuls.

Je supportais mal cette vie, ne pas avoir d'autonomie financière, de vêtements décents.

Un jour je lui ai dit que ça ne pouvait plus continuer comme ça et que je voulais qu'on se sépare. C'est à partir de ce moment qu'il est devenu très violent avec moi. Il a menacé de me défigurer. Une autre fois, il m'avait dit qu'il voulait qu'on aille se promener avec les enfants et qu'il serait de retour dans une heure. J'ai préparé le pique-nique mais il rentré le soir complètement soûl.

Là j'ai craqué, je lui ai dit que ce n'était pas bien de promettre, le ton est monté et j'ai ajouté que je ne voulais plus continuer cette vie, que j'allais partir avec les enfants.

Et c'est là qu'il a pris l'essence. Il a arrosé toute la maison. Il voulait nous brûler. Les enfants dormaient. Il avait une bouteille d'acide à côté de lui, et il a récupéré tous les papiers administratifs, passeport et autres pour m'empêcher de partir. Je n'ai pas pu dormir de la nuit, j'étais vraiment terrifiée.

Le lendemain, quand il est parti, j'ai appelé les gendarmes. Ils sont venus voir la maison puis ils m'ont dit que ce n'était pas grave. « Madame il a fait ça pour vous faire peur ! » Alors j'ai été au tribunal de Saint-Denis. J'avais trouvé soixante-dix francs dans la tirelire des mes enfants. Personne n'a voulu nous aider et nous trouver un hébergement pour la nuit. La Réunion était française et l'île Maurice anglaise... ça n'a servi à rien. Et quand on ne connaît pas ses droits, on devient vite une victime.

Je suis donc retournée chez moi. Lui, il est rentré vers dix-sept heures, encore soûl. C'est là que les enfants lui ont dit : « Papa, la police est venue te voir ». C'était le 28 février 1994.

Il a été chercher tous les passeports pour les brûler. Je l'ai suivi mais je ne savais pas qu'il avait préparé un récipient avec de l'acide sulfurique. Il me l'a jeté en plein visage... ma fille qui avait six ans et demi a elle aussi été touchée par l'acide. Moi je me suis mise à hurler comme un chien. Il nous a alors mis sous l'eau froide et a appelé le Samu.

J'ai été admise dans le service des grands brûlés pendant deux mois et ma fille dans le service pédiatrique pendant quinze jours pour des brûlures au premier degré. Puis je suis restée deux mois dans un autre service, en chirurgie réparatrice. J'ai fait deux mois de coma. Lui, en revanche, est toujours resté en liberté !

En juin 1994 j'ai eu un courrier du tribunal de Saint-Denis Il m'avait dit : « Si tu te portes partie civile dans cette affaire, je tue les enfants ! » Alors j'ai eu peur et dit au juge que je ne portais pas plainte. Il a eu juste deux ans de prison avec sursis.

Je suis partie pour la France pour qu'on me fasse des greffes de peau. Dans un premier temps, mes enfants sont retournés à l'île Maurice dans ma famille et moi, je suis restée seule ici pour me faire soigner.

Puis j'ai réussi à m'en sortir, petit à petit. Mes enfants sont venus me rejoindre mais ils ont été placés par la DASS. J'ai réussi à les récupérer un an après et je les ai élevés toute seule. En 1996, j'ai commencé à écrire au procureur de la République à la Réunion pour qu'il contacte la gendarmerie. Mais le procureur m'a répondu que l'affaire avait été déjà jugée et qu'on ne pouvait plus rien faire. C'était en février 1997.

J'ai alors décidé d'écrire au ministère de la Justice et j'ai eu enfin une réponse stipulant que cette affaire méritait d'être jugée comme une affaire criminelle. J'ai à nouveau écrit au procureur de la Réunion en joignant la copie de la lettre du ministère. Le procureur m'a répondu que si je voulais déposer plainte contre mon agresseur il fallait que je vienne à la Réunion. J'ai pris l'avion et ai enfin réussi à déposer ma plainte. J'ai trouvé un avocat qui a mis huit ans à me faire obtenir... dix pour cent des indemnités qui me revenaient. Comme j'étais profondément déçue, je suis allée en voir un autre à Marseille mais je n'ai pas eu non plus de chance : pendant deux ans il n'a absolument rien fait pour moi à part me demander de le payer. En tout j'ai eu quarante-cinq greffes en chirurgie réparatrice. Il m'a juste proposé cinquante mille euros pour consolider mon dossier. J'ai refusé.

En novembre 2006, j'ai cherché sur internet un autre avocat, et là je suis tombée sur maitre Catherine Meimon-Nisenbaum, dans le l6e arrondissement de Paris. Elle a tout de suite accepté de reprendre mon dossier.

Elle m'a défendue, c'était une vraie battante, j'étais très satisfaite des résultats qu'elle obtenait.

Et elle continue toujours de se battre pour moi, cette affaire n'est pas encore finie.

Je témoigne ici pour dire aux femmes que c'est très important de savoir lire et écrire. C'est important pour notre liberté. Aujourd'hui, je suis libre. Et si je me suis faite entendre, c'est par l'écriture.

Je conseille à toutes les femmes qui ont des problèmes de ne jamais laisser tomber. Il faut se battre et ne pas avoir peur de demander de l'aide.

Renuka

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