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Charles GARDOU (Professeur Université Lumière Lyon2, Ecrivain) Pascal, Frida et kaklo et les autres ... ou quand la vulnérabilité devient force


Charles GARDOU

 

Pascal, Frida Kahlo et les autres...

ou quand la vulnérabilité devient force

 

En librairie le 15 janvier 2009

 

L'ouvrage

 

A travers le récit de l'oeuvre-vie de Robert Schumann, Frida Kahlo, Blaise Pascal, Jean-Jacques Rousseau, Fedor Dostoïevski, Joë Bousquet, Helen Keller et Démosthène, Charles Gardou donne à voir la place de la vulnérabilité dans toute vie et les ressorts nécessaires pour la surmonter. Comme tant d'autres moins connus, ces femmes et ces hommes font subir un renversement, un retournement au handicap. Ils composent, peignent, écrivent, inventent, certes pour s'exprimer, mais avant tout pour s'emparer de leur vie et lui rendre sa hauteur. Leurs itinéraires singuliers témoignent d'une réalité paradoxale : le handicap impose de multiples limitations et impuissances, d'indicibles détresses, des sentiments d'infériorité. Il contraint à renoncer à des aspirations, il réduit en poussière des désirs et des projets, il restreint certaines capacités, mais en aucun cas, il obère l'ensemble des possibilités d'un être. Certaines peuvent même s'accroître.

A l'heure où on exalte la facticité, où s'affiche la loi de la force avec indécence, l'auteur rappelle qu'oublier les valeurs de la fragilité génère mépris et exclusion. A l'instar de Fragments sur le handicap et la vulnérabilité (érès, 2005), il montre que l'homme est d'autant plus fort qu'il se connaît et s'assume vulnérable et ouvre ainsi à une intelligence de la fragilité.

 

13,5 x 21 - 224 pages - 20 €

Toulouse, érès, 2009

 

 

L'auteur

 

A partir d'un itinéraire anthropologique qui l'a confronté à la diversité humaine dans différents lieux du monde (Océanie, Afrique occidentale, Afrique du nord, Amérique du sud, Caraïbes), Charles Gardou consacre ses ouvrages à la vulnérabilité et à ses multiples expressions, notamment au handicap. Professeur à l'Université Lumière Lyon 2, il y fonde en 1995 le Collectif Reliance sur les situations de handicap, l'éducation et les sociétés. Huit ans plus tard, il crée, avec Julia Kristeva, le Conseil National Handicap et organise avec elle les Premiers Etats Généraux Nationaux sur le handicap ; récemment, ils viennent ensemble de lancer le Mouvement International Handicap Solidarité Egalité.

 

Auteur d'une douzaine d'ouvrages et nombre d'articles, il dirige la Collection Connaissances de la diversité qu'il a créée voici 12 ans aux éditions érès. Ses responsabilités et engagements nationaux ou internationaux sont nombreux ; il est membre de l'Observatoire national de la formation, de la recherche et de l'innovation sur le handicap.

 

Après « Fragments sur le handicap et la vulnérabilité », très bien accueilli en France et hors frontières, il prolonge sa réflexion sur la fragilité humaine avec « Pascal, Frida Kahlo et les autres... ou quand la vulnérabilité devient force ». Il prépare désormais « Le handicap par ceux qui le vivent », conçu avec des personnes vivant cette situation (à paraître en mai 2009) ; « Le handicap au gré des cultures », sorte de tour du monde des représentations du handicap (à paraître en octobre 2009) et « Fragilités », avec le soutien de Tahar Ben Jelloun et la participation de trente écrivains (à paraître à l'automne 2009).

 

 

 

 

Les bonnes feuilles

Introduction :

La vulnérabilité comme identité, p. 02

Robert Schumann, p. 04

Frida Kahlo, p. 07

Blaise Pascal, p. 09

Jean-Jacques Rousseau, p. 11

Fedor Dostoïevski, p. 13

Joë Bousquet, p. 14

Helen Keller, p. 17

Démosthène, p. 20

Et tous les autres, p. 21

Toulouse, érès, 2009

13,5 x 21 - 224 pages - 20 €

 

« Les hommes vont, les hommes viennent,

êtres de papier sous des masques de métal ».

« Les plus chétifs, appuyés contre leur destin, combattent l'hiver à voix basse.

Trop de chemins ténébreux ont creusé leur exil.

Disgraciés aux yeux des puissants, seuls et fourbus, ils meurent plusieurs fois ».

« Je sais, la vie est ainsi, inéquitable. Je ne l'accepte pas.

J'imagine une autre planète, d'autres cieux :

ça me tient debout, en ce monde intranquille où tout n'est que peut-être ».

Charles Gardou

1

Frida Kahlo, La colonne brisée

© ADAGE, 2009

 

 

La vulnérabilité comme identité

 

« Vulnérable ! Voilà ce qui spécifie, avec la force de l'évidence, la condition humaine. Voilà ce qui caractérise notre espèce. Ni les apparences de puissance, ni les velléités de grandeur ne parviennent à gommer cette précarité constitutive. L'humanité, qui se voudrait forte et éternelle, fait un bruit de porcelaine brisée. Par nature, chétif, éphémère, blessé, faible, digne d'être pleuré,

l'Homme apparaît comme un édifice toujours menacé d'endommagement, de dégradation et de ruine. Aussi fragile que ses oeuvres, disait Voltaire. Rien n'est définitivement assuré. Tout se révèle provisoire, contingent, impermanent. Chaotique, imparfait, partiel. Jamais de plénitude. Tout est probable, sauf la mort, dont il ne peut, même préalablement épargné par les infirmités, esquiver le face-à-face. Ce n'est pas parce qu'il est vulnérable qu'il peut mourir mais parce qu'il doit mourir qu'il est vulnérable. Telle est sa réalité, la plus intime et la plus étrangère. Telle est la destinée universelle à laquelle nul n'échappe.

Des soupçons continuent pourtant de peser sur ceux dont le hasard de la naissance ou d'un accident amplifie la vulnérabilité et que l'on dit « handicapés ». Dans une mécanique sociale très réglée, qui ne laisse guère de place aux éléments atypiques, on les imagine frappés d'une infériorité.

Ils seraient d'une autre nature. Ils constitueraient un autre genre. Ils procéderaient d'un univers séparé, d'une autre humanité. Les voici tenus dans une sorte de no man's land, privés de leurs droits, coupés de la communauté, comme des feuilles détachées de la plante nourricière. Désagrégés. Ils doivent s'habituer à porter en silence leur fardeau trop particulier ; à se contenter d'attentes délaissées, de relations consenties par compassion et aussitôt défuntes ; à se satisfaire d'un avenir obstrué. On leur laisse entendre que les « bien-portants » jouissent d'un privilège mais, plus encore, d'un mérite, d'une supériorité dont il est légitime qu'ils se glorifient. Comme si ce n'était pas assez de leur fardeau, on les exile ensemble, en concluant de tacites alliances, comme pour donner raison à Arthur Schopenhauer :

« Ce n'est pas la folie, disait-il, mais c'est la stupidité qui rapproche l'homme de l'animal ». Aveuglé, assourdi par le fracas des artifices, on ne voit que leur infirmité, on entretient leur disgrâce, on aggrave leur infortune. On leur donne à comprendre que le handicap diminue aussi ceux qui les côtoient.

Irrépressible besoin de blesser pour supporter ses propres blessures. De signifier à l'autre qu'il est indigne d'être, de le mésestimer pour se surestimer. Or existe-t-il d'autres raisons de vivre que d'être reconnu, considéré, aimé ? Y a-t-il d'autres motifs que de compter pour quelqu'un d'autre, de mériter son intérêt ? L'absence de relations équivaut à l'absence d'être.

Qui sont les personnes en situation de handicap, qu'ont-elles fait qui mériterait ces privations, si ce n'est d'être, plus que d'autres, marquées par la fragilité ? Faudra-t-il une autre controverse de Valladolid pour admettre qu'elles incarnent un des multiples visages d'une même humanité et en partagent la vulnérabilité, qui anime toute vie jusqu'à ses fins fonds ? Pour reconnaître que leur handicap, telle une loupe, ne fait que réfléchir en l'amplifiant notre condition universelle ? Pour concéder qu'il est moins une énigme à décrypter qu'un défi à relever ? Pour convenir enfin que notre peur du handicap, proportionnelle à notre peur pathologique de nous-mêmes, conduit à tenir séparé le monde des uns du monde des autres ?

Bien qu'inégalement répartie, la fragilité est un destin commun à affronter solidairement.

Une existence en est l'expression, toujours variable. Il y a autant d'êtres vulnérables que d'êtres au monde. Nul n'est immortel et omnipotent. Sous des formes et à des degrés divers, chacun présente des retards, des déséquilibres, des anomalies, des failles physiques, intellectuelles, psychologiques, affectives, relationnelles, économiques. Cela admis, le handicap cesse d'être une infériorité pour devenir une possibilité générale de l'existence. Il est la métaphore des carences, contre lesquelles nous luttons avec des armes inégales. Portant parfois à l'extrême notre condition humaine, il ouvre à l'universel. Nous l'avons écrit ailleurs, ce qui caractérise la problématique du handicap, dont on parle spécifiquement, c'est sa signification d'universalité. Parce qu'elle porte en elle la forme entière de l'humaine condition, elle ne laisse rien de côté. Impossible d'approcher et de comprendre la réalité existentielle que constitue le handicap sans l'inscrire dans la chaîne culturelle universelle, sans le replacer dans l'ordinaire. Il constitue l'une des faces de l'Homme, pétri d'argile et de marbre, tel le colosse biblique qui habite le songe du roi Nabuchodonosor : « Sa tête était d'or fin, sa poitrine et ses bras étaient d'argent, son ventre et ses cuisses de bronze, ses jambes de fer, ses pieds partie fer et partie argile ». Le rêve s'achève ainsi : « Soudain une pierre se détacha, sans que nulle main l'eût touchée, et vint frapper la statue, ses pieds de fer et d'argile, et les brisa. Alors se brisèrent tout à la fois fer et argile, bronze, argent et or ».

 

 

La lutte contre soi-même comme destin

 

Le moteur de l'existence humaine réside bien là, dans cette lutte contre la vulnérabilité.

L'espoir de parvenir à se hisser au-dessus d'elle décuple les forces : si certaines se manifestent quasiment à notre insu, les autres ne se découvrent et ne se développent que dans l'adversité. Les forces vitales, empruntant alors les moindres interstices, percent la coquille qui les emprisonne. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », disait Nietzche, ayant lui-même vécu entre maladie et santé, jusqu'à verser dans un autre monde, où il passe onze années de sa vie dans un état crépusculaire. Grâce à son capital de ressources et d'énergies insoupçonnées, l'être humain est à même d'affronter des situations imprévues, des circonstances périlleuses. Par instinct et par volonté, il improvise, reconstruit ; il supplée, s'adapte. Le sentiment d'une perturbation des organes peut constituer un puissant stimulus [...]. Il advient qu'une entrave ouvre l'accès à un niveau de fonctionnement supérieur et devienne un moteur de développement psychique. On s'aperçoit que lorsqu'un sens fait défaut, un autre se développe ; que lorsqu'une faculté est entravée, une autre surgit. Le handicap incarne cette éclosion de facultés de suppléance et la confrontation avec ses propres réserves. Généralement envisagé comme seule désagrégation, paralysie, dépendance, stérilisation des possibilités d'activité et de réalisation, il peut se compenser d'aspects féconds.

 

L'assèchement apparent engendre une floraison, souvent accrue à force d'être empêchée. Du corps ou de l'esprit défaillant et rétif, cessant d'être serviteur pour devenir écueil, peuvent naître des énergies allant jusqu'aux limites extrêmes de l'humain. A contrario, des facultés intactes, un corps et un esprit performants ne garantissent ni l'ardeur à vivre et à s'accomplir, ni la capacité et le désir d'entreprendre.

 

Tout en récusant la sublimation et l'idéalisme naïfs, reconnaissons que certaines vies, reconstruites à bout de bras, sur des décombres, représentent des modèles de détermination et de réussite. Tout a dû être surmonté par une volonté triomphant des manifestations de la faiblesse. La vie en apparence brisée donne paradoxalement des raisons de lutter, de résister, de vouloir inverser le cours des choses. Confronté à l'adversité de la maladie ou du handicap, à l'inévitable de la mort, peut-être apprend-on tout simplement à vivre.

 

La longue histoire des hommes, qui ne cesse d'illustrer cet alliage d'argile et de marbre, s'est faite aussi avec la capacité de dépassement, la mobilisation du processus de résilience, le talent de personnes présentant des déficiences, parfois extrêmes. Quels que soient le temps et les cultures, les exemples foisonnent : scientifiques, politiques, inventeurs, philosophes, peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains, poètes. Sans faire de hiérarchie dans le choix, nous avons cheminé sur les pas de Robert Schumann, Frida Kahlo, Jean-Jacques Rousseau, Blaise Pascal, Fedor Dostoïevski, Joë Bousquet, Helen Keller et Démosthène. Chacun d'eux savait, de cette science certaine que donne l'expérience vécue, la place de la vulnérabilité et des ressorts nécessaires pour la surmonter. Leur flamme créatrice naît dans l'adversité et leur oeuvre, conquise sur leur faiblesse, grandit pour s'élever au rang des plus belles. Sans verser dans la fantasmatique des surhommes ou interpréter hâtivement les rapports entre leur handicap et l'ampleur de ce qu'ils ont accompli, il est difficile d'ignorer chez eux l'existence d'un processus cathartique. Leur vie et leur oeuvre sont « une même aventure ».

 

Robert Schumann, exténué sous le fardeau de ses troubles psychiques, tire de sa maladie d'angoisse les plus belles compositions musicales. Frida Kahlo, victime de la poliomyélite, puis broyée par un accident, transforme la déchéance de son corps, qui dévore sa féminité, en splendides tableaux de sang et de couleurs. Blaise Pascal, traqué dans sa solitude affective par la maladie et la mort qui rôde, devient un inventeur, un savant et un prodige de la pensée. Jean-Jacques Rousseau, errant et luttant contre sa maladie multiforme, laisse une oeuvre immense dans le domaine des idées et de l'expression des sentiments. Fedor Dostoïevski, voûté par le destin, toujours coupable, constamment éprouvé par ses crises d'épilepsie et son emphysème pulmonaire, devient l'un des plus grands génies dramatiques. Joë Bousquet, grabataire dans sa chambre d'exil, marche à travers sa poésie et enfante des mots magiques. Helen Keller, sourde, aveugle et muette, emmurée dans le silence, refuse de capituler face à la nature qui s'est acharnée sur elle pour devenir une conférencière accomplie. Démosthène, luttant d'arrache-pied contre son bégaiement, oppose sa propre force à celle de sa destinée pour se hisser au sommet de l'art oratoire.

 

 

 

Robert SCHUMANN, l'ombre de la folie, l'éclat de la musique

 

« Né en 1810 à Zwickau, en Saxe, Robert Schumann est le petit dernier d'une famille de cinq enfants. Les circonstances de sa conception sont pénibles : déjà âgée et dépressive, sa mère vient de perdre Laura, son cinquième enfant. Il découvre le romantisme sur les rayons de la librairie de son père, également éditeur et auteur. Homme ardent et mélancolique, Friedrich August a créé une revue, une collection de biographies d'hommes célèbres et édité la traduction des poèmes de Byron et de Shelley. Il espère réaliser, à travers son fils, ses plus chères ambitions. Aussi s'applique-t-il très tôt à stimuler sa passion littéraire et artistique.

 

Il est déchiré aux racines mêmes de son existence

 

A sept ans, Robert suit déjà ses premières leçons de piano avec Johann Kuntsch, l'organiste de Zwickau. Cinq ans plus tard, il forme un orchestre avec des camarades, compose un psaume, découvre Mozart et Weber. Cependant, la littérature exerce sur lui un profond attrait: il écrit de petits essais, une dissertation sur l'art et signe des textes poétiques. Il développe ainsi une sensibilité pour le romantisme qui « permet au musicien d'être aussi poète ». A l'adolescence, il se trouve confronté à son indétermination : charme des mots et des images, enchantement des sons ? Une lutte de plus de vingt années entre la poésie et la musique, qui ne fera qu'ajouter à son désordre intérieur. Peu à peu, il devient taciturne et mélancolique [...]. Tout en lui se fait source de tourment, de déchirement ou d'exaltation.

 

Tout l'effraie, tout le blesse. Le ciel s'obscurcit. Le garçon de seize ans rencontre par deux fois la mort.

Il est d'abord marqué par la disparition d'Emilie, dans des conditions psychologiques éprouvantes.

Dans un accès de folie, cette soeur unique, encore adolescente, probablement défigurée, se noie dans la Mulda, rivière de Zwickau. Il n'en parle qu'une seule fois, s'accusant, comme souvent : « Moi qui ne remplis la maison des miens que de pénibles incertitudes sur mon avenir. Et alors, je vois une gracieuse femme, faite de jeunesse, me jeter un regard plus miséricordieux qu'irrité, et l'appelant de ce cher nom d'Emilie, je ne puis répondre à ce regard que par ces mots : Tu m'en veux ? Tu as raison, sois assurée cependant que je t'aime bien ». Quelques mois après, son père meurt, peut-être de la tuberculose. Ce guide avec lequel il vivait en intimité et qui, seul, comprenait sa nature complexe et sa sensibilité excessive, lui manque cruellement [...]. Il se sent de plus en plus en proximité avec la nuit, s'abandonnant à la passivité et à de morbides pressentiments. Il tente d'apaiser sa mélancolie, qui va jusqu'aux ténèbres, par le recours au tabac et à l'alcool dont il ne parvient plus à se défaire [...]

 

Par passion amoureuse et par tourment, il compose

 

Revenons en 1828 : il s'installe à Leipzig pour entamer les études juridiques auxquelles sa mère l'a contraint. Cette cité, fière de son université, de sa vie intellectuelle et artistique, tient rang de capitale musicale en Europe. Les virtuoses viennent y chercher la consécration de leur talent.

Nulle part ailleurs, Robert n'aurait reçu une nourriture aussi stimulante que dans la ville de Bach.

Pourtant, dès les premières semaines, il a une sensation d'étouffement : il rêve de nature, les cours sont austères, le droit l'ennuie. Il se retire dans la rêverie et la musique. Plus que jamais le piano est son refuge, son confident. Au bout de deux ans, il décide d'abandonner ses études pour devenir musicien, écrivant à sa mère une lettre sans appel. Friedrich Wieck, pédagogue intransigeant, devient son professeur. Clara, sa fille de neuf ans, musicienne née, donne déjà de superbes exécutions.

Robert l'admire aussitôt [...]. Il est envoûté. Rêvant d'un féminin désincarné, il lui expliquera quelques années plus tard que « les jeunes filles sont un mélange d'ange et d'être humain ». Son apprentissage contraignant fait naître en lui un impérieux besoin de s'évader, de quitter Leipzig et son maître. Il part pour « un vol à travers une multitude de ciels printaniers » : Francfort ; Coblence, où pour la première fois, il voit le Rhin qu'il descend jusqu'à Mayence ; Heidelberg. Il continue sa route vers l'Italie. A la Scala de Milan, il est subjugué par la musique de Rossini. A Venise, il s'enchante de la langueur des chants qui emplissent les nuits. Il est toutefois si enraciné dans son terreau natal que ne tarde pas à s'éveiller le mal du pays. De retour à Leipzig, il prend conscience que son destin est chevillé à celui de Clara, à laquelle il s'attache par des liens de tendresse, d'amour, de passion. Il voit en elle le refuge féminin dont il a toujours ressenti le besoin. De neuf ans sa cadette, elle l'éblouit : elle fait de brillantes tournées, rencontre Goethe et Paganini et fréquente Chopin, Hiller, Mendelssohn, Meyerbeer et le Tout-Paris des arts et des lettres. Il sait bientôt qu'elle sera la femme de sa vie et, pendant les années qu'il doit l'attendre, il compose et lui dédie une série de pièces pour piano [...]

 

Ses bons génies l'abandonnent, il sombre dans la folie

 

Après une année féconde, où il a composé vingt oeuvres nouvelles, ses troubles d'élocution se font plus prononcés, sa parole devient rare. S'il a toujours plus écouté qu'il n'a parlé, ce repliement intérieur déstabilise ceux qui l'entourent. Il se tait et cependant il compose : son art est sa seule fenêtre sur l'extérieur, la seule qui vienne oxygéner sa prison intérieure. Son état l'empêche maintenant de réussir ce qu'il entreprend. Il connaît l'échec avec l'orchestre et le choeur qu'il dirige à Düsseldorf. Muré en lui-même, il lui arrive de s'absorber dans l'oeuvre en cours d'exécution au point d'en oublier ses musiciens : il ne peut plus s'imposer. Il s'acharne, sans parvenir à « bâtonner »

le Concerto pour violon de Beethoven, qu'il connaît par coeur. Il est mis en demeure de démissionner. Il songe à nouveau à s'établir à Vienne, à Berlin, mais sa lutte est finie. Il le sent. Il vit loin du monde et son génie créateur s'évanouit peu à peu. Les Gesänge der Frühe (Chants de l'aube), opus 133, constituent son adieu à la musique. Sous le titre de An Diotima, ils les dédicacent à la bien-aimée lointaine d'Hölderlin, qui sombrera lui aussi dans la folie et, claquemuré dans le silence durant trente-six ans, sera la proie d'une intraduisible poésie.

A ses peurs hypocondriaques se mêlent dorénavant les hantises de possession par les « esprits de la lande », le « mauvais esprit », l' « esprit malin ». Commence l'aventure des tables tournantes, des pratiques occultes, nouvelle étape sur le chemin de la folie [...]

Robert voit s'ouvrir l'abîme : la mort se rapproche. Il finit sa vie d' « homme libre » à Düsseldorf sur le Rhin : « La musique se tait, à présent, tout au moins extérieurement, écrit-il le 6 février 1854. Je dois maintenant conclure. Il commence à faire sombre ». Vingt jours après, redoutant d'être dangereux pour son entourage, il réclame en vain son internement. Le lendemain, il se jette dans « le fleuve sacré », qu'il a chanté dans le flot de sa musique et dont il a tant ressenti l'attirance mortelle Cette fois, sa terreur s'est réalisée : ses bons génies l'ont abandonné, il a sombré dans la folie, le plus atroce et sans doute le plus injuste des châtiments. Avant de plonger dans le Rhin, il aurait laissé ce mot : « Chère Clara, je jetterai mon alliance dans le Rhin. Fais de même avec la tienne ; ainsi nos deux anneaux seront réunis ». Des bateliers le sauvent et le ramènent chez lui. Il n'est plus qu'un mort vivant en cette année de naissance de Félix, son huitième enfant.

Il entre à l'asile d'Endenich près de Bonn, la cité où Beethoven, le « titan de la musique », était né en 1770. Il y passe, dans l'ennui, les derniers vingt-neuf mois de sa vie. La maladie l'a définitivement terrassé [...] Bribe par bribe, ses souvenirs s'effacent. S'il se remémore des détails insignifiants de son existence, il ne parvient plus à retrouver les prénoms de ses enfants. Des épisodes d'agitation exigent qu'on l'attache à son lit. Il est prisonnier de la nuit. Les hallucinations de l'ouïe lui sont insupportables. Dans les dernières nuits avant son internement, la note qui l'obsédait devient une sorte de concert surnaturel : « Il croyait fermement que des anges planaient autour de lui et lui faisaient de célestes révélations, sous forme de merveilleuse musique [...] Les voix des anges se métamorphosèrent en voix de démons, accompagnés de la plus affreuse musique ; elles lui disaient qu'il était coupable et qu'elles le jetteraient en enfer ; en un mot, son état empira jusqu'à un réel paroxysme nerveux ; il criait de douleur, car, me dit-il, elles se jetaient sur lui sous la forme de tigres et de hyènes, pour se saisir de lui... Il disait toujours qu'il était un criminel, qu'il ne devait cesser un instant de lire la Bible. Ses souffrances étaient presque toujours celles d'une surexcitation religieuse... Pendant les nuits, il y avait souvent des moments où il me suppliait de le quitter, parce qu'il aurait pu me faire du mal ! ».

Bientôt, il ne reconnaît plus Brahms, son plus fidèle ami et son continuateur. Son ultime « jeu » est un voyage imaginaire : il cherche des noms de villes dans un atlas. L'homme de quarante six ans retrouve l'enfant qu'il n'a jamais cessé d'être. Dans le Bal d'enfants et les Scènes de bal à quatre mains, apparaissait déjà son inclination à composer sous le signe de l'enfance. Les cycles enfantins se sont multipliés. L'une de ses toutes dernières créations, les Märchenerzählungen, opus 132, pour clarinette, alto et piano, raconte des histoires d'hommes inquiétants et d'étranges rivages.

Ayant cessé de se nourrir, il s'éteint le 29 juillet 1854 dans l'après-midi, à la suite de convulsions, emportant les mystères de sa vie intérieure. Il est enterré dans le Vieux Cimetière de Bonn. Clara lui survit quarante ans. Comment ne pas penser ici à Gérard de Nerval, qui a en commun avec lui la compréhension intime de la poésie de Heine et a connu aussi les affres de l'agonie mentale ? Quelques mois après le drame rhénan de Schumann, le poète écrivait à sa tante avant de se pendre: « Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche ».

Architecte des sons, Robert Schumann a mis en musique le mélange intime du bonheur et de la douleur : « Le bonheur, affirmait-il, n'est qu'apparences, formes brillantes qui s'évanouissent presque en même temps qu'elles apparaissent. Au fond de tout, est la douleur : si vous me demandiez le nom de ma douleur, je ne pourrais pas vous le dire. Je crois que c'est la douleur elle-même » [...]

En explorant d'autres mondes, Schumann a cherché à s'en évader. Sa précarité existentielle est devenue oeuvre ».

 

 

 

 

Frida KAHLO, la douleur de vivre, la fièvre de peindre

 

« Je ne suis pas malade. Je suis brisée. Mais je me sens heureuse de continuer à vivre, tant qu'il me sera possible de peindre » : ces quelques mots résument la vie de Frida Kahlo, assassinée par des blessures qui l'ont persécutée et détruite à petit feu. Si les couleurs inondent sa terre, sa maison, sa peinture, celles de sa vie sont ternies par la maladie et le handicap : elle ne subit pas moins de trente-deux interventions chirurgicales et porte, au cours de son existence, vingt-huit corsets orthopédiques en acier, cuir ou plâtre. Aussi apparaît-elle d'emblée comme une conquistadora, tirant sa force de sa vulnérabilité, qui va toujours jusqu'au bout, jusqu'au fond d'elle-même. Avec une résistance hors du commun, elle s'applique à surmonter les obstacles qui jonchent sa route et à faire un sort à sa souffrance physique et morale. L'art est sa seule intégrité, sa révolte, son unique moyen de survivre à la déchéance de son corps, à ses interrogations angoissées. Son oeuvre se situe au plus sensible des émotions, celles que l'on n'ose pas montrer à vif : elle crée en arrachant à sa propre chair, « ses peintures constituent sa biographie [...]

 

Elle observe son double dans l'abysse du miroir

 

A l'âge de six ans, atteinte d'une poliomyélite, Frida doit garder sa chambre durant neuf mois, accompagnée par les soins affectueux de son père. Sa jambe droite et son pied restent atrophiés et douloureux. Sa claudication, qu'elle corrige par une bottine à talonnette, lui vaut de multiples railleries : avec la cruauté instinctive de l'enfance, les filles et garçons du voisinage la surnomment Frida, pata de palo (jambe de bois) ou Frida la boiteuse. Aussi, jusqu'à son dernier jour, déteste-t-elle sa jambe amaigrie par la maladie, qu'elle dissimule d'abord avec des habits de garçon, ensuite sous d'amples robes. C'est déjà un oiseau blessé, différente des autres enfants, qui réagit en alternant le repli sur soi et la compensation, devenant un garçon manqué puis, plus tard, un personnage. Elle comprend qu'elle ne sera jamais comme les autres et connaît déjà cette solitude, dont elle ne guérira pas [...]

Dès lors, elle va vivre dans un monde de fantaisie, de rêves et s'inventer un double, dont elle ne se séparera plus jamais : «Je descendais vers le centre de la terre où mon amie imaginaire m'attendait toujours. Je ne me souviens plus de son image, ni de la couleur de ses cheveux. Mais je sais qu'elle était gaie, qu'elle riait beaucoup. Sans bruit. Elle était agile et elle dansait comme si elle ne pesait rien. Je l'accompagnais dans sa danse, et en même temps je lui racontais tous mes secrets ». Son infirmité et ses souffrances grandissantes l'amènent à donner une valeur presque mythique à cette autre elle-même, qu'elle observe dans l'abysse de son miroir [...]

 

Un désir éperdu de se reconstruire l'anime

 

Mais une tragédie métamorphose brutalement sa vie : elle n'a que dix-huit ans lorsqu'elle est broyée par un accident. Dans la collision d'un tramway avec l'autobus, où elle vient de prendre place, une tige métallique la transperce littéralement du dos à l'utérus. On diagnostique de multiples fractures de la colonne vertébrale, des côtes, du bassin, du col du fémur, de la jambe droite ; son pied droit est écrasé. La rampe d'acier, entrée du côté gauche, est ressortie par le vagin : « Le choc nous a projetés en avant, explique-t-elle, et une barre d'appui m'a transpercée comme l'épée traverse un taureau » et d'ajouter, avec l'humour, souvent macabre, qui lui tient lieu de cuirasse : «J'ai perdu ainsi ma virginité ! ». Si elle survit à cet accident terrifiant, les souffrances qui s'ensuivent sont insupportables. Al'hôpital, elle passe un mois, allongée sur le dos, doublement emprisonnée dans un plâtre et dans une sorte de boîte rappelant un sarcophage.

Apartir de ce funeste jour, elle mène un combat harassant contre une dégradation insidieuse : la douleur ne la quitte plus, son état général se délabre graduellement et elle pâtit d'un épuisemen incessant. La première rechute se produit près d'un an après l'accident. L'état de ses vertèbres  nécessite plusieurs corsets orthopédiques qui l'emprisonnent à nouveau pendant des mois. Elle, si tonique et active, doit apprivoiser sa nouvelle condition d' « invalide ». Elle apprend l'immobilité et la signification profonde du verbe aguantar, c'est-à-dire supporter la douleur et le désespoir qui l'accompagne [...] Malgré les rechutes, la réclusion dans sa chambre, les corsets, les béquilles, le fauteuil roulant, Frida est toutefois résolue à vivre. Elle puise dans toutes ses ressources vitales pour reconquérir son corps, sa liberté. Deux ans après l'accident, elle parvient à reprendre une vie quasi normale, mais abandonne ses études pour se consacrer à la peinture, devenue sa raison d'être.

Considérablement limitée dans ses mouvements ou condamnée à l'immobilité, elle s'est mise à peindre pour échapper à l'ennui et conserver la force de combattre [...] Au sortir de sa tragédie, habitée par un démon mystérieux, elle est devenue peintre et c'est par la peinture qu'elle entre dans la vie de Diego Rivera. Trois ans après son accident, une nouvelle rencontre lie définitivement leur destinée. L'adolescente, que Diego avait entraperçue, est devenue une femme mûre, au visage rendu grave par la marque de la douleur, aux yeux noirs qui scrute ses interlocuteurs, où l'on devine sa nature possessive, enjôleuse, sceptique, méprisante quelquefois. Curieux alliage de narcissisme et d'extraversion, d'angoisse et de provocation, de besoin extrême de reconnaissance et de communication. Ses sourcils, comme des ailes d'oiseau, dessinent sur son front une ligne ininterrompue et l'ombre d'une moustache obscurcit la lèvre supérieure de sa bouche. Ses imperfections ne font qu'accroître son magnétisme. Elle ne ressemble à aucune des femmes que Diego a connues : il ne pourra plus vivre sans elle, la ninita de sus ojos (la prunelle de ses yeux). Impressionné par ses réalisations, il la conforte dans son projet artistique [...]

 

Elle aime comme seules les femmes savent le faire

 

A partir de l'Exposition du surréalisme international, inaugurée le 17 janvier 1940 dans la Galeria de Arte Mexicano d'Inès Amor, Frida est de plus en plus reconnue. L'exposition est organisée par André Breton, le poète péruvien César Moro, le peintre mexicain d'origine autrichienne Wolfgang Paalen et l'artiste française Alice Rahon. En 1942, elle est élue membre du Seminaria de Cultura Mexicana, rattaché au ministère des Affaires culturelles, qui réunit vingtcinq artistes et intellectuels chargés de stimuler et de diffuser la culture mexicaine. La même année, l'ancienne école de sculpture se transforme en Académie des Beaux-Arts pour la peinture et les arts plastiques, appelée La Esmeralda, du nom de la rue où elle se situe. Frida, appelée pour y diriger une classe de peinture, envoie ses élèves à la recherche d'idées dans la rue, à la campagne, dans la réalité mexicaine [...] Mais au bout de quelques mois, de virulentes douleurs dans le dos et dans le pied la contraignent à donner son enseignement dans sa maison à Coyoacan. En 1946, elle espère en vain qu'une opération à la colonne vertébrale, réalisée à New York, va la soulager.

Tout au long de ces années, une souffrance s'ajoute à ses souffrances : elle ne peut faire le deuil de son désir d'être mère, qui devient une véritable hantise, mêlée de répulsion et d'horreur. Les séquelles laissées par l'accident, qui l'a éventrée, lui valent plusieurs fausses couches et au moins trois avortements thérapeutiques. Sa colonne vertébrale et son bassin endommagés, peut-être aussi une malformation congénitale et une syphilis, contractée durant sa jeunesse, l'empêchent de porter un enfant jusqu'à terme. Elle n'aura jamais le petit Diego, tant désiré : sa stérilité est la plus cruelle déception de son existence. A aucun moment, elle ne l'oublie [...] Son incapacité d'enfanter lui fait prendre le rôle de la mère vis-à-vis de Diego, son « monstrueux bébé », qu'elle met sans cesse au monde et qui prolonge sa propre existence ».

 

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